Chaînes d'exploitation zero-click et one-click : Claude d'Anthropic contourne Chrome, Android et Linux
Hippolyte Valdegré
Une démonstration qui repousse les limites de l’IA offensive
Le 27 octobre 2026, Anthropic a levé le voile sur une avancée troublante : son modèle de recherche Claude, une version encore non publiée, a réussi à élaborer des chaînes d’exploitation fonctionnelles contre Chrome, Safari, Android, Windows et Linux. Plus inquiétant encore, plusieurs de ces chaînes ne nécessitaient qu’un clic - voire aucun clic - de la part de la victime. Cette démonstration marque un tournant dans la capacité des intelligences artificielles à automatiser des attaques complexes qui exigeaient auparavant l’expertise d’équipes de sécurité chevronnées.
Selon le Frontier Red Team d’Anthropic, toutes les vulnérabilités découvertes ont été signalées aux éditeurs concernés avant la publication. Google a attribué 62 CVE à la seule chaîne Chrome, tandis que des correctifs ont déjà été déployés pour Safari, Android, Windows et Linux. La rapidité avec laquelle Claude a identifié et enchaîné ces failles soulève des questions fondamentales sur l’évolution de la menace cyber et l’impératif d’une défense proactive.
Comment Claude a pénétré Chrome et contourné la sandbox de Safari
La chaîne d’attaque contre Chrome : une escalade en quatre étapes
La chaîne ciblant Chrome est la plus spectaculaire. Après une unique invite, Claude a écrit un exploit complet capable de sortir du sandbox du navigateur et d’exécuter du code arbitraire sur le système hôte. La preuve de concept a ouvert l’application Calculatrice sur macOS quelques secondes après le chargement d’une page.
Claude a procédé en quatre étapes :
- Corruption de la mémoire heap de V8 : Claude a d’abord exploité un bug dans le moteur JavaScript V8 pour corrompre la mémoire tas du processus Chrome.
- Échappement du sandbox mémoire de V8 et contournement de l’ASLR : Un second bug a permis de sortir du sandbox mémoire de V8 et de neutraliser le Address Space Layout Randomization (ASLR).
- Reconnaissance du processus privilégié via CacheStorage : Une condition de concurrence (race condition) dans le module CacheStorage a révélé la disposition mémoire du processus privilégié du navigateur.
- Saut final hors du sandbox avec une faille use-after-free dans FedCM : Une utilisation après libération dans la fonctionnalité d’authentification fédérée FedCM a donné le dernier accès nécessaire pour exécuter du code en dehors de toute contrainte.
Google a assigné 62 CVE à cette chaîne, dont 13 concernaient des échappements de sandbox. Tous ces correctifs ont été intégrés dans Chrome 156. « C’est la première fois qu’une IA génère une chaîne aussi complexe de manière entièrement autonome », commente un chercheur du Frontier Red Team.
Safari : contournement de la same-origin policy sans exécution de code
Pour Safari, Claude a démontré un scénario différent mais tout aussi dangereux. Il a réussi à contourner la same-origin policy (politique de même origine) sans exécuter une seule ligne de code arbitraire. En modifiant simplement un indicateur de sécurité, une taille d’objet et une URL en mémoire, Claude a permis à n’importe quel site web malveillant d’accéder à l’historique de navigation, aux cookies et aux sessions connectées (messagerie, banque). Apple a reconnu le rapport le jour même et a diffusé un correctif.
Android, Windows, Linux : des attaques zero-click sur trois fronts
Extraction de données depuis un Google Pixel 9 verrouillé
Sur Android, Claude a réussi à extraire des photos et des données personnelles d’un Google Pixel 9 verrouillé (écran d’accueil activé). L’attaque enchaînait trois vulnérabilités distinctes :
- Contournement du bloc USB en mode verrouillé.
- Contournement de la vérification d’autorisation d’appairage.
- Contournement du code à six chiffres de validation.
Un chemin de repli a ensuite envoyé les données brutes via USB. Google a corrigé le problème depuis.
Crash du noyau Windows via QUIC (CVE-2026-33096)
Claude a également découvert un bug de crash à distance dans le code QUIC du noyau Windows, traqué sous la référence CVE-2026-33096. En envoyant seulement quelques paquets réseau, un attaquant peut faire planter puis redémarrer un serveur qui répond aux requêtes HTTP/3. Anthropic estime que plusieurs millions de serveurs exposés sur Internet sont potentiellement vulnérables. Pour parvenir à ce résultat, Claude a rétro-conçu le binaire Windows à l’aide d’outils comme Ghidra.
Linux : le scénario le plus critique - zero-click root distant
La chaîne la plus sévère concerne Linux. Claude a construit un exploit zero-click ciblant les serveurs disposant d’un écouteur multipath TCP. Un attaquant distant, sans aucun accès préalable, peut exécuter des commandes en tant que root.
Le mécanisme repose sur une condition de concurrence menant à une utilisation après libération (use-after-free) dans la pile réseau du noyau. En pratique :
- L’exploit fuit une adresse noyau pour désactiver le KASLR (Kernel Address Space Layout Randomization) - opération qui a pris 48 minutes dans le test.
- Il écrase un pointeur de rappel (callback) et exécute une commande shell en environ cinq minutes supplémentaires.
« Un échec ne fait pas planter le système », précise le rapport d’Anthropic. L’attaquant peut donc recommencer autant de fois que nécessaire. La faille est suivie sous la référence CVE-2026-98432 et a été corrigée dans tous les noyaux stables maintenus.
Leçons d’Anthropic : la vitesse d’exécution change la donne
Anthropic tire deux enseignements majeurs de ces expériences.
« Lancer de nombreux agents de scan en parallèle trouve beaucoup plus de bugs. »
Le balayage parallèle avec des agents multiples permet de couvrir un large spectre de techniques d’attaque en un temps record. Claude a ainsi testé des centaines de combinaisons de vulnérabilités que des équipes humaines auraient explorées pendant des semaines.
« Les équipes devraient également scanner le code au moment de la pull request, afin que les nouvelles failles ne s’ajoutent pas à l’ancien arriéré. »
Pour faciliter cette approche, Anthropic a publié un plugin gratuit d’orientation de sécurité pour Claude Code, qui analyse le code au fil de l’eau et signale les risques avant qu’ils ne s’accumulent.
Un programme de vérification élargi
Anthropic a également étendu son Cyber Verification Program afin que les défenseurs validés disposent d’outils plus puissants. Entre avril et juillet 2026, ses partenaires ont identifié au moins 129 000 failles vérifiées. Ce chiffre illustre le potentiel de l’IA pour la chasse aux vulnérabilités, mais aussi la rapidité avec laquelle les attaquants peuvent en tirer parti.
Accélération de la menace et impératif de réactivité
Les capacités démontrées par Claude ne sont plus l’apanage de quelques équipes d’experts. « Le grand enseignement, c’est la vitesse », souligne le rapport. Des compétences qui nécessitaient auparavant des mois de travail peuvent désormais être mises en œuvre avec un soutien humain minimal.
Le tableau ci-dessous résume les principales chaînes d’exploitation présentées par Anthropic :
| Plateforme | Type d’interaction | Impact principal | CVE associés |
|---|---|---|---|
| Chrome | One-click (lien) | Exécution de code hors sandbox | 62 CVEs (dont 13 sandbox escapes) |
| Safari | One-click (page web) | Contournement de same-origin policy | Non précisé |
| Android | Zero-click (appareil verrouillé) | Extraction de photos et données personnelles | Non précisé |
| Windows | Zero-click (paquets réseau) | Crash distant du noyau (HTTP/3) | CVE-2026-33096 |
| Linux | Zero-click (serveur multipath TCP) | Exécution de commandes en tant que root | CVE-2026-98432 |
Cette accélération impose aux organisations de repenser leur posture de sécurité. Les correctifs doivent être appliqués dès leur disponibilité, et l’analyse de code automatisée doit devenir un réflexe, non une option.
Conclusion : anticiper l’ère de l’IA offensive
La démonstration d’Anthropic avec Claude prouve que l’intelligence artificielle peut désormais enchaîner des exploits de manière autonome, avec un niveau de sophistication équivalent à celui des meilleurs experts humains. Les chaînes d’exploitation zero-click et one-click ne sont plus de la science-fiction : elles sont opérationnelles aujourd’hui.
Pour les équipes de sécurité, le message est clair : il ne suffit plus de réagir après une divulgation. Il faut adopter des outils de détection proactive, intégrer l’analyse de code à chaque étape du développement, et surveiller les signaux d’attaques automatisées. Les programmes de bug bounty et les partenariats avec des plateformes de threat intelligence deviennent également essentiels pour bénéficier de la même rapidité de détection que les attaquants.
« La même puissance peut aider les attaquants, c’est pourquoi patcher rapidement et scanner votre propre code est plus important que jamais. »
En conclusion, l’expérience de Claude avec Chrome, Android et Linux n’est qu’un aperçu de ce que l’IA offensive rendra possible dans les années à venir. La cybersécurité doit évoluer à la même vitesse : adopter des chaînes de défense automatisées, investir dans la recherche de vulnérabilités assistée par IA, et ne jamais relâcher la vigilance.