Attaque Download More RAM : contournement de VBS, HVCI et désactivation de Microsoft Defender
Hippolyte Valdegré
Selon une étude présentée à l’USENIX Security 2026, près de 60 % des modules mémoire grand public testés ne verrouillent pas leurs données SPD en écriture. Cette faille matérielle a permis de développer une technique d’attaque inédite, baptisée Download More RAM, qui contourne les protections les plus avancées de Windows : Virtualization-Based Security (VBS), Hypervisor-Protected Code Integrity (HVCI) et même Microsoft Defender. Microsoft suit cette vulnérabilité sous la référence CVE-2026-23670.
Contrairement aux exploits noyau classiques qui nécessitent des bugs logiciels, Download More RAM exploite une caractéristique de conception des modules mémoire grand public. L’attaque, purement logicielle, ne requiert aucun accès physique à la machine. Elle se contente de modifier des données de configuration présentes sur la barrette mémoire elle-même, via un accès administrateur local. Selon Microsoft, plus de 85 % des attaques réussies utilisent un tel niveau de privilège, ce qui rend la menace particulièrement préoccupante.
Comprendre le mécanisme de l’attaque Download More RAM
Pour saisir pleinement la menace, il faut d’abord comprendre le rôle des données SPD et comment leur altération peut créer une faille de sécurité majeure.
L’exploitation des données SPD
Chaque module de mémoire DDR4 ou DDR5 embarque une petite mémoire EEPROM contenant les paramètres de configuration appelés Serial Presence Detect (SPD). Ces données, qui décrivent la capacité, la vitesse, les timings et d’autres caractéristiques du module, sont lues par le BIOS/UEFI au démarrage pour configurer correctement la mémoire. Normalement, le SPD est écrit en usine et verrouillé en écriture pour garantir l’intégrité de ces informations.
Cependant, de nombreux modules destinés au grand public, notamment ceux des gammes gaming ou overclocking, ne mettent pas en œuvre cette protection en écriture. Les fabricants laissent souvent le SPD déverrouillé pour permettre aux utilisateurs de modifier les timings et d’overclocker leur mémoire via des utilitaires logiciels.
Un attaquant disposant de droits administrateur local peut donc modifier directement les données SPD à l’aide d’un outil adapté, sans jamais toucher physiquement au matériel. Les chercheurs ont utilisé un utilitaire en espace utilisateur dialoguant avec le bus I2C/SMBus pour altérer l’EEPROM. En modifiant les champs qui définissent la capacité du module, il peut faire croire au système que la barrette contient plus de mémoire qu’elle n’en a réellement. Dans les démonstrations, la capacité rapportée a été doublée.
La création d’aliasing mémoire
Cette falsification entraîne un phénomène appelé aliasing mémoire (memory aliasing). Le système d’exploitation et le processeur traitent désormais des adresses physiques distinctes comme si elles correspondaient à des zones mémoire séparées, alors qu’elles pointent en réalité vers les mêmes cellules DRAM. En d’autres termes, une même zone mémoire physique est mappée sous plusieurs adresses virtuelles.
Ce chevauchement d’adresses permet à un attaquant de contourner les isolements garantis par l’hyperviseur. Les pages mémoire qui devraient être réservées au Secure Kernel, aux processus en Virtual Trust Level 1 (VTL1) ou aux enclaves protégées deviennent accessibles. Les chercheurs de l’USENIX ont ainsi pu lire et patcher la bibliothèque skci.dll (Secure Kernel Code Integrity Library), qui gère la liste noire des pilotes vulnérables. Pour stabiliser le système face à l’aliasing, ils ont utilisé le paramètre de démarrage removememory, désormais bloqué par le correctif Microsoft.
« En exploitant l’aliasing mémoire, nous avons pu modifier des pages mémoire protégées par VBS et désactiver les vérifications d’intégrité du noyau. » - Extrait de la communication USENIX Security 2026.
Les faiblesses matérielles exploitées : le SPD non protégé
Le cœur de l’attaque réside dans l’absence de protection en écriture du SPD. Cette lacune n’est pas nouvelle, mais elle n’avait jamais été utilisée pour contourner des mécanismes de sécurité aussi critiques. L’étude USENIX a montré que de nombreux modules grand public issus de marques réputées ne verrouillent pas leurs données de configuration.
Cette vulnérabilité est liée à un choix de conception : pour faciliter l’overclocking et la personnalisation, les fabricants laissent le SPD accessible en écriture. Les entreprises qui utilisent des PC de bureau standard peuvent donc être exposées, même sans avoir installé de mémoire spécifique.
L’ANSSI recommande de vérifier la configuration SPD lors de l’audit de postes de travail sensibles, en complément des vérifications logicielles habituelles.
Quels sont les impacts sur les protections Windows ?
Les conséquences de cette attaque ne se limitent pas à VBS et HVCI. L’ensemble de l’écosystème de sécurité Windows peut être mis à mal.
Contournement de VBS et HVCI
Virtualization-Based Security (VBS) isole des composants sensibles dans des régions mémoire distinctes via des Virtual Trust Levels. Le Secure Kernel, Credential Guard et d’autres processus critiques s’exécutent dans VTL1, normalement inaccessible depuis VTL0 (le système d’exploitation classique). En créant un aliasing mémoire, Download More RAM permet de lire et d’écrire directement dans ces régions protégées, annulant ainsi la protection offerte par VBS.
Hypervisor-Protected Code Integrity (HVCI), également appelé « Memory Integrity », vérifie que tout le code exécuté dans le noyau est correctement signé et approuvé. En patchant skci.dll via l’aliasing, l’attaquant peut désactiver la liste de pilotes bloqués, permettant le chargement de pilotes légitimes mais vulnérables qui offrent un accès direct à la mémoire physique. Ce pilote signé peut alors être utilisé pour lire ou écrire n’importe quelle zone mémoire.
Désactivation de Microsoft Defender et des EDR
Une fois qu’un pilote vulnérable est chargé, l’attaquant dispose de primitives de lecture/écriture sur toute la mémoire physique. Il peut alors cibler les processus de sécurité en mémoire, les désactiver ou les contourner. Les tests menés par l’équipe de recherche ont montré qu’il est possible de :
- Désactiver les processus de Microsoft Defender en mémoire,
- Altérer les hooks de sécurité de solutions EDR tierces (Sophos Intercept X a été testé),
- Modifier le code des enclaves protégées par VBS,
- Contourner les mécanismes anti-cheat au niveau noyau.
Cette capacité à désactiver les protections depuis la mémoire en fait une menace particulièrement sérieuse pour les environnements d’entreprise qui s’appuient sur ces solutions.
Bon à savoir : L’intégralité de l’attaque se déroule sans nécessiter de démontage de l’ordinateur. Un simple accès administrateur local suffit. Cela la rend exploitable à distance via un accès RDP compromis ou un malware.
Prenons un exemple concret : dans une PME française, un attaquant obtient des droits administrateur par phishing sur le poste du responsable financier. En exécutant l’attaque Download More RAM, il désactive Windows Defender puis charge un pilote vulnérable pour extraire les identifiants de connexion au système comptable. Ce scénario illustre le risque immédiat pour les entreprises, même sans infrastructure complexe.
Quels modules mémoire sont concernés ?
L’équipe de l’USENIX a testé un échantillon de modules mémoire grand public. Voici un tableau récapitulatif des marques et modèles étudiés, avec le statut de protection SPD observé.
| Marque | Gamme testée | Protection SPD par défaut |
|---|---|---|
| Corsair | Vengeance, Dominator | Non (selon le lot) |
| G.Skill | Trident Z, Ripjaws | Non (selon le lot) |
| ADATA | XPG Spectrix, Gammix | Non (selon le lot) |
| Samsung | OEM / Grand public | Variable |
| Kingston | Fury, HyperX | Oui (sur la plupart des modèles) |
| Crucial | Ballistix | Oui (modèles récents) |
Cette liste n’est pas exhaustive. La protection varie selon les fabricants, les gammes, les séries et même les versions de firmware. Au sein d’une même marque, des lots différents peuvent avoir des configurations SPD distinctes. Il est donc essentiel de consulter la documentation de votre module spécifique ou de contacter le fabricant pour connaître l’état exact.
Selon les chercheurs, sur les quinze références testées, neuf ne verrouillaient pas le SPD, soit 60 %. Un chiffre alarmant qui souligne l’ampleur du problème. Si votre entreprise utilise des ordinateurs équipés de mémoire grand public, le risque est réel.
Les mesures de protection recommandées
Face à cette menace, Microsoft a publié un correctif mais la racine du problème reste matérielle. Une approche de défense en profondeur est indispensable.
Appliquer le correctif Microsoft (CVE-2026-23670)
Dans ses mises à jour de sécurité d’avril 2026, Microsoft a déployé un correctif qui empêche l’utilisation du paramètre de démarrage removememory utilisé par les chercheurs pour stabiliser le système pendant l’expérimentation. Ce mécanisme, bien que faisant partie des options de configuration de démarrage Secure Boot, permettait de marquer des plages mémoire comme inutilisables, évitant les plantages dus à l’aliasing. Le correctif bloque ce contournement.
Pour être protégé :
- Installez les dernières mises à jour Windows (avril 2026 ou ultérieures).
- Vérifiez que Secure Boot est activé dans l’UEFI (via
msinfo32, l’état Secure Boot doit être « Activé »). - Assurez-vous que votre système utilise le démarrage sécurisé compatible UEFI.
Important : Après l’installation du correctif, toute tentative d’utiliser
removememorysera ignorée, mais cela ne résout pas la vulnérabilité des SPD non protégés.
Vérifier la protection en écriture du SPD
Le correctif logiciel ne suffit pas. Il est recommandé d’auditer vos modules mémoire et de prendre les mesures suivantes :
- Contactez le fabricant de votre mémoire pour savoir si le SPD est verrouillé en écriture.
- Consultez le BIOS/UEFI de votre carte mère : certaines cartes proposent une option SPD Write Protection.
- Utilisez des utilitaires spécialisés comme SPDTool ou RWEverything pour lire l’état du verrouillage, mais avec précaution (ces outils peuvent ne pas fonctionner sur des systèmes Secure Boot récents).
- Envisagez de remplacer les modules identifiés comme vulnérables, en particulier sur les machines sensibles (postes de direction, serveurs de développement, etc.).
- Privilégiez les modules avec protection SPD avérée, comme ceux de la gamme Kingston Fury ou Crucial Ballistix récents.
Renforcer la surveillance
Les équipes SOC doivent ajouter des règles de détection pour :
- Les tentatives de chargement de pilotes signés mais vulnérables (peuvent être détectées via les logs de Windows Defender ou Sysmon).
- Les modifications anormales de la configuration mémoire (outils comme spdtool ou accès directs au bus SMBus).
- Les changements dans les paramètres de démarrage (BcdEdit) effectués sans justification.
- Les événements inhabituels liés à la mémoire (journal système, erreurs de page).
Exemple de commande pour inspecter la configuration de démarrage :
bcdedit /enum
Vérifiez qu’aucune entrée suspecte removememory ou truncatememory n’est présente. Sous un système corrigé, ces paramètres ne devraient plus avoir d’effet, mais leur présence peut indiquer une tentative d’attaque.
Conclusion : une défense en profondeur indispensable
L’attaque Download More RAM illustre parfaitement la complexité de la sécurité moderne, où des composants matériels a priori anodins peuvent devenir le maillon faible. Alors que Microsoft a réagi rapidement avec un correctif, la racine du problème - des SPD non protégés en écriture - demeure.
Pour les entreprises et les utilisateurs avancés, les actions à mener sont claires :
- Déployez sans délai les mises à jour de sécurité Windows.
- Auditez vos modules mémoire et verrouillez les SPD si possible.
- Renforcez la détection des manipulations mémoire et des changements de configuration.
- Intégrez la protection SPD dans vos critères d’achat de matériel.
Comme le rappelle l’ANSSI, la sécurité ne peut reposer sur un seul mécanisme. La défense en profondeur, combinant correctifs logiciels, configuration matérielle et surveillance active, reste la seule stratégie viable face à des attaques aussi innovantes que Download More RAM. Ne sous-estimez pas l’impact d’une mémoire vive mal protégée - vous pourriez littéralement laisser la porte ouverte aux attaquants.